À l’approche des élections municipales de 2026, la démocratie locale ne se résume pas à un rendez-vous électoral. Elle repose sur une infrastructure discrète mais essentielle, faite d’institutions de proximité, de services publics, de pratiques professionnelles, de relations de confiance et désormais d’outils numériques structurants. Pensée à hauteur communale, cette infrastructure démocratique conditionne la capacité des collectivités à rendre l’action publique lisible, accessible et durable. Interroger les élections municipales, c’est aussi interroger la manière dont le numérique s’intègre dans le temps long, à cette capacité démocratique de long terme.

Par Mustapha Derras, Directeur de la Recherche et de l’Innovation chez Berger-Levrault.

La commune et les élections municipales : socle historique de la démocratie locale

Il y a plus de deux siècles, les élections municipales naissaient dans un double mouvement d’unification territoriale et de refondation du lien civique. La commune était alors instituée comme cellule politique fondamentale de la Nation. À travers l’élection des conseils municipaux, il s’agissait moins de diriger des services que de former des citoyens, de rendre l’autorité publique visible et de donner une matérialité locale à un régime encore fragile.

Cette fonction se consolidera durablement avec la loi municipale de 1884, qui fait de la commune un pilier de la République. En garantissant l’élection des conseils municipaux et du maire, cette loi inscrivait la démocratie dans des institutions de proximité stables et durables.

Le mouvement de décentralisation engagé à partir des années 1980 transformera ensuite profondément la portée politique des élections municipales. En dotant les communes de compétences élargies et d’une capacité réelle d’initiative publique, il renforce leur rôle dans la conduite de l’action collective. Longtemps perçues comme des scrutins de gestion ou de proximité, les élections municipales apparaissent progressivement comme un moment décisif qui conditionne la capacité des territoires à faire vivre concrètement la démocratie, au plus près des usages, des décisions et des effets induits sur la vie quotidienne.

Les élections municipales, révélateur de l’infrastructure démocratique locale

Les élections municipales 2026 s’inscrivent pleinement dans cette trajectoire historique. Elles ne sont pas seulement un rendez-vous institutionnel ni un exercice de renouvellement
des équipes locales. Elles offrent surtout l’occasion de rendre visible ce qui permet à la démocratie d’exister réellement au quotidien. Non pas comme un principe abstrait ou un idéal proclamé, mais comme un ensemble de conditions matérielles, organisationnelles, humaines et symboliques sans lesquelles aucune délibération durable n’est possible. Ce socle discret mais décisif peut être qualifié d’infrastructure démocratique, et la commune en constitue aujourd’hui le point d’ancrage par excellence.

L’infrastructure démocratique comme condition de l’action collective

L’évolution contemporaine de la pensée démocratique souligne le fait que la démocratie ne repose pas uniquement sur ses procédures électorales, mais sur la capacité effective des institutions à rendre l’action collective praticable. Roberto Mangabeira Unger, dans « Democracy Realized », montre que les démocraties modernes échouent lorsqu’elles se contentent de mécanismes formels sans produire de véritables possibilités institutionnelles d’agir.

À l’échelle communale, cette capacité se manifeste dans la proximité, la continuité et l’intelligibilité de l’action publique. Par ailleurs, à l’heure où de nombreuses décisions apparaissent lointaines, abstraites ou difficilement lisibles, la commune demeure l’espace qui donne accès à l’expression d’une démocratie pratique. Elle repose sur des supports concrets qui permettent de comprendre une décision, d’en discuter les effets et d’en observer les conséquences dans la vie quotidienne.

Cette continuité entre la parole publique, l’action administrative et l’expérience vécue n’est pas un supplément d’âme démocratique. Elle constitue au contraire une infrastructure au sens plein du terme, c’est-à-dire un système de médiations sans lequel la vie démocratique se fragilise, voire se dissout. De la même manière qu’une collectivité entretient ses infrastructures de transport, d’eau ou d’accès au numérique, elle entretient aussi, souvent sans la nommer, une infrastructure démocratique dont dépend la possibilité même de comprendre, de discuter et de décider ensemble.

Maintenir une démocratie praticable : la fonction invisible de la commune

Les travaux de Susan Leigh Star, dans « L’ethnographie des infrastructures » et de Geoffrey Bowker, dans « L’Histoire des Infrastructures Informationnelles », démontrent que les infrastructures les plus décisives sont précisément celles qui deviennent invisibles à force de fonctionner. Elles ne se remarquent que lorsqu’elles se dégradent.

Appliquée à la démocratie locale, cette approche permet de comprendre que conseils municipaux, services de proximité, lieux d’accueil, cadres réglementaires, pratiques professionnelles et relations de confiance forment un tissu infrastructurel essentiel. Tant que ce tissu est entretenu, la démocratie circule. Lorsqu’il se fragilise, les procédures subsistent, mais la capacité démocratique s’érode. La démocratie locale apparaît alors moins comme un principe que comme un système de supports vivants. Agents, élus, conseils municipaux, associations, espaces de dialogue et services publics composent un ensemble dynamique et cohérent qui permet à la délibération de prendre corps et à la décision de rester reliée aux usages.

Cette infrastructure démocratique repose donc sur une connaissance fine des réalités locales et sur une capacité permanente d’ajustement. Elle permet à la commune d’assurer une fonction essentielle et souvent invisible consistant à maintenir la démocratie dans un état praticable, accessible et compréhensible pour celles et ceux qui la vivent au quotidien.

Le numérique comme levier d’une capacité démocratique durable

Dans cette perspective, le numérique doit être compris comme l’un des composants de l’infrastructure démocratique, sans constituer une rupture ni une solution en soi.
Pensé à hauteur communale, il ne se substitue ni aux relations humaines ni aux métiers du lien. Il s’inscrit dans la continuité des pratiques démocratiques existantes, en renforçant la lisibilité de l’action publique, en prolongeant les espaces de discussion et en facilitant les parcours, sans en standardiser les expériences.

Il n’augmente donc pas la démocratie, mais il peut en soutenir les conditions matérielles d’exercice. Cette approche rejoint les analyses de Mark H. Moore, dans « Creating Public Value », selon lesquelles gouverner ne consiste pas seulement à produire des services efficaces, mais à créer et à entretenir des activités collectives durables. La démocratie locale devient alors une valeur publique à part entière, reposant sur un écosystème civique et numérique qu’il faut maintenir, ajuster et transmettre. Une commune qui investit dans ses espaces de délibération, dans ses services de proximité et dans la reconnaissance du travail réel de ses agents investit alors dans une capacité démocratique de long terme.

Les travaux de Mariana Mazzucato, dans « La valeur des choses », renforcent encore cette lecture. En mettant l’accent sur les capacités institutionnelles et les missions collectives, elle montre que les institutions publiques ne sont pas de simples structures d’exécution, mais des architectures actives de production de valeur.
Transposée à l’échelle municipale, la démocratie locale peut ainsi être considérée comme une mission fondamentale, nécessitant des investissements, des compétences et une vision stratégique. L’infrastructure démocratique, y compris dans sa dimension numérique, n’est pas un héritage passif, mais une construction permanente.

Les équipes municipales face à une responsabilité démocratique durable

L’enjeu pour les équipes municipales est d’entretenir et de renforcer cette infrastructure démocratique, y compris dans sa dimension numérique. Il s’agit de rendre les décisions intelligibles, de préserver des temps et des lieux de discussion. Mais également de concevoir, déployer et maintenir des outils numériques (services en ligne, systèmes d’information, plateformes de participation, dispositifs d’ouverture des données ou outils d’intelligence artificielle locale) qui contribuent à renforcer la compréhension, la délibération et la capacité d’agir.

Présider au destin d’une commune revient donc moins à piloter des dispositifs techniques qu’à intégrer consciemment ces technologies dans l’infrastructure démocratique elle-même.

Les élections municipales 2026 peuvent ainsi être comprises comme un moment de choix serein, mais structurant. Il ne s’agit pas uniquement de débattre de projets ou de programmes, mais de décider de la manière dont cette infrastructure démocratique, désormais indissociablement civique et numérique, sera maintenue, renforcée et transmise. Une démocratie locale capable de durer est une démocratie qui accepte de s’inscrire dans le temps long, de valoriser la proximité, et d’assumer une responsabilité collective partagée face aux architectures techniques qu’elle se donne.

La commune, infrastructure démocratique active inscrite dans le temps long

En ce sens, la commune n’est ni un refuge ni un vestige. Elle constitue une infrastructure démocratique active, indispensable pour relier les décisions aux personnes, les projets aux usages et les ambitions politiques aux réalités vécues. Les élections municipales offrent ainsi l’opportunité de reconnaître cette fonction essentielle et de lui donner les moyens de se déployer pleinement au service du collectif local.

À ce titre, le numérique n’est pas un supplément, mais l’un des supports à travers lesquels se joue désormais la capacité des communes à faire vivre une démocratie locale compréhensible, praticable et durable.